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20 septembre 2012 4 20 /09 /septembre /2012 07:33

 

loving frankLoving Franck – Nancy Horan

 

Tout début du XXème siècle. Mamah, jeune femme intelligente, a fait des études supérieures, parle plusieurs langues et a un caractère bien trempé.  Alors qu’elle a atteint une trentaine d’années, elle finit par épouser un homme charmant qui la vénère. Ils ont deux enfants, et élèvent aussi une nièce de Mamah. Lorsqu’ils désirent faire refaire leur maison, ils font appel à un architecte connu, Frank Lloyd Wright. Mamah découvre en Wright un homme qui l’attire,  intellectuellement d’abord, puis….

 

Là, j’avoue mon inculture crasse : je ne connaissais pas Frank Lloyd Wright. S’il n’y avait pas eu les billets lus ici et là sur les blogs pour m’apprendre qu’il était entre autre l’architecte du musée Guggenheim à New-York, je n’aurais pas su que ce roman était en fait le « fictionnement » (ça ne se dit pas ? ha !bon !) d’une histoire vraie, avec des personnages ayant vraiment existés.

 

Autre aveu (que j’ai déjà fait sur ce blog), j’ai une mémoire de poisson rouge en ce qui concerne les fins de romans, mais aussi en ce qui concerne le contenu de vos billets ami(e)s blogueurs/euses. Je m’explique : si je lis un billet dithyrambique sur un roman et que je pense me le procurer sous peu, je ne lis qu’en diagonale, histoire de ne pas gâcher mon plaisir de découverte, et j’y reviens une fois mon billet écrit.

 

Pour ce roman, ça a très bien fonctionné, j’avais complètement oublié que Mamah et Frank n’étaient pas des personnages de fiction. Comme au bout d’un certain nombre de pages je commençais sérieusement à m’ennuyer – je trouvais l’écriture un peu plate, les personnages pas très sympathiques – je suis retournée sur les blogs pour voir ce qui avait rendu  Jeneen quasiment hystérique ou  Theoma aussi lyrique. 

J’ai bien vérifié sur mon exemplaire : rien ne laisse penser qu’il ne s’agit pas de personnages de fiction. Mais peut-être que j’étais la seule sur cette planète à ignorer qui est Wright. Voilà ce qui m’a gênée je crois. Ne pas savoir où me situer, où situer cette histoire, comme si j’avais été escroquée.

 

Mais passons ce petit agacement et revenons à l’histoire, celle de Mamah Borthwick Cheney et Frank Lloyd Wright. Le roman retrace la vie de ce couple qui a défrayé la chronique de l’Amérique puritaine et bien pensante. En 1909 ils ont eu l’audace de quitter leur conjoint respectif et leurs enfants (3 pour elle, 6 pour lui) pour vivre pleinement leur amour. La presse s’est déchaînée, surtout sur elle. Car s’il était courant pour un homme d’avoir des maîtresses et d’abandonner le foyer, il était inconcevable pour une femme de quitter son mari et encore moins ses enfants. Remarquez, je ne suis pas sûre que ce soit beaucoup mieux accepté aujourd’hui.

 

Ils ont eu le courage de vivre en accord avec leurs convictions, préférant vivre leur amour au grand jour, plutôt que dans l’hypocrisie d’une relation adultère secrète. Pourtant tout n’est pas simple. Non seulement ils sont mis au ban de la société, mais ils sont harcelés par la presse et leurs enfants leur manquent terriblement. Leur vie à travers l’Europe – Berlin, Florence, Paris – autant de lieux où ils n’étaient pas si loin du bonheur, l’esprit étant un peu plus large à cette époque dans cette partie du monde – ne leur fait pas oublier ce qu’ils ont laissé aux Etats-Unis.

 

Mamah est une figure particulière pour son époque. Intellectuelle, je l’ai dit, considérée comme d’une intelligence exceptionnelle, toujours avide de liberté elle se lancera dans les Mouvements pour l’émancipation des femmes mais s’y ennuiera vite, trouvant les unes trop timorées et les autres trop extrémistes. La société d’alors laissait peu de choix aux femmes, le mieux accepté étant celui d’épouse et de mère. Mamah a essayé mais là encore elle s’ennuyait et aspirait à autre chose. Pourtant j’ai eu l’impression qu’elle a sacrifié une partie de sa vie à suivre Frank Wright et qu’elle a vécu dans son ombre. Malgré la grande complicité intellectuelle qu’il y avait entre eux, il ne considérait pas ses activités comme étant aussi importante que les siennes.

 

On peut ne pas être d’accord avec ses choix, notamment celui de laisser ses enfants, mais Mamah est une femme qui ne triche pas ,qu’elles qu’en soient les conséquences pour elle et son entourage. On peut appeler cela de l’égoïsme, mais on peut aussi y voir là une grande intégrité.

 

Dans son parcours, une autre rencontre a été décisive, c’est la rencontre avec la féministe suédoise Ellen Key dont elle est devenue la traductrice. Grâce à ce roman j’ai aussi découvert les théories de cette femme.

 

Quant à Frank Wright, il apparaît comme un bourreau de travail, obsédé par ses créations, sûr de sa supériorité en ce domaine, imbu de son génie. Car il était réellement génial. Je suis allée fouiller sur le net et j'ai pu admirer ses réalisations très bien décrites d’ailleurs par Nancy Horan, et j’ai adoré ce que j’ai découvert : les « Prairies Houses » dans la banlieue résidentielle de Oak Park, Fallingwater house, le musée du Guggenheim de New York, et tout particulièrement Taliesin où se déroulera un événement tragique.

 

Un génie donc, qui a fait passer son travail et ses réalisations avant le reste, prêt à trahir ses amis pour un de ses projets, menant un train de vie bien au-dessus de ses possibilités financières, continuellement endetté.

 

Malgré tout, Mamah et lui seront toujours proches, leur amour et leur connivence intellectuelle, leur intérêt commun pour l’art leur feront supporter les épreuves, le rejet de leurs proches, le manque de leurs enfants, les ennuis financiers, pour partager un destin hors du commun, jusqu’à cette fin –que je tairai ici – digne effectivement de celle d’une fiction.

 

J’ai donc apprécié de nombreux éléments  lors de cette lecture : les début du féminisme dans l’Amérique puritaine et en Europe, la découverte de l’œuvre de Wright, celle de la personnalité exceptionnelle de Mamah.

 

Mais au final, si j’ai aimé apprendre beaucoup sur l’architecte et sur cette femme, je n’ai ressenti aucune empathie pour cet homme à l’égo surdimensionné ni pour cette femme qui n’a à mon sens pas réussi à aller au bout de ses choix – mais peut-on lui en vouloir vu le contexte ?  Elle est allée très loin dans son refus des conventions et du dictat imposé aux femmes de son époque, et malgré tout elle n’a vécu que dans l’ombre de cet homme. Oui, je sais, l’amour….

 Loving Frank -Frank

 Loving Frank -Mammah

Bref, si je ne savais pas maintenant qu’il s’agit d’une histoire vraie, je dirais que le personnage n’est pas très cohérent. Mais je crois finalement que c’est la platitude du style qui m’a laissée à la porte de l’histoire de ces deux personnages extraordinaires. J’ai eu l’impression que l’auteur n’avait pas réussi à faire le choix entre fiction et documentaire, s’attardant sur de longues descriptions (très bien documentées) sur les théories du féminisme, ou sur les théories et les réalisations de Wright, ce qui rompait le rythme du récit. On sent bien toute l’admiration de Nancy Horan pour ces deux personnes et pour leur travail, mais j’ai eu et j’ai encore la sensation que la fiction n’était peut-être pas la forme la plus appropriée pour en rendre compte.

D'autres billets plus enthousiastes chez Kathel, l'Or des chambres, Zarline, Lystig

 

 

    Pour le mois américain chez Titine.

Mois américain 

 

 

 

 

 

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26 août 2012 7 26 /08 /août /2012 07:51
 
Mon frère est parti ce matinMon frère est parti ce matin... Marcus Malte
J'avais envie de continuer ma découverte de l'univers de Marcus Malte, mon chemin a croisé ce petit livre (2€ ne vous en privez surtout pas !), je l'ai dévoré vous pensez bien.
Encore une fois je suis conquise par l'écriture de Marcus Malte, par sa façon d'explorer le genre humain, avec humour, avec ironie, avec noirceur parfois, souvent, avec humanité, toujours....
 
Mon frère est parti ce matin...
n'est pas vraiment un roman (trop court - 96 p.), ni une nouvelle (trop long), il s'agit en fait d'une novella (je ne connaissais pas cette classification dans la littérature française, voilà qui est fait).
 
Chenevières est un petit village tranquille de Saône-et-Loire. Tranquille jusqu'au mois de septembre 1972 où Charles B. décide de quitter ce monde en s'isolant dans sa maison. Il ne veut plus avoir affaire au monde extérieur. Il demande toutefois à son voisin de lui apporter régulièrement de quoi se nourrir et surtout, chose essentielle pour Charles B. mais étonnante pour un homme qui veut vivre en ermite, il fait promettre à ce bon voisin de lui apporter chaque jour, sans faute, le journal local.
Il calfeutre sa maison et commence une nouvelle vie pour lui, loin de ses contemporains. Cette vie - quelle vie ! - durera 27 ans.
Des raisons de cet isolement, l'auteur ne nous dit rien. Il nous donne seulement à voir l'installation de Charles B., sa lecture du journal qui devient au fil des ans la seule chose qui le fait encore se lever. Il ne lit que les faits divers et en découpe certains, macabres, qu'il colle sur les murs de sa maison. Pourquoi ceux-là ? Quel rapport avec lui ? Que cherche-t-il ? Cherche-t-il même quelque chose ? Nous n'en saurons rien, Marcus Malte nous laissant nous débrouiller avec nos propres hypothèses.
Bien sûr, le lecteur n'est pas le seul à s'étonner de la décision de Charles B., le village tout entier donne libre cours à nombre de suputations diverses et pas toutes des plus attentionnées. Il y a ceux qui s'inquiètent, ceux qui se moquent, ceux qui parient sur la durée de l'isolement...On sait ce que c'est qu'un petit village et les rumeurs qui y courrent et qui occupent les langues et tentent de tuer l'ennui. Et on connaît aussi le fonctionnement des médias qui lorsqu'ils n'ont plus rien à se mettre sous la ligne, se ruent sur le moindre micro-événement, le dissèquent, l'adaptent à leurs besoins, le font enfler au même rythme que leur audimat. Un ermite ? Il ne leur en fallait pas moins pour s'acharner sur Chenevières. Et loin de tout ce fracas, Charles B. devient la bête curieuse, le porte-parole d'un groupe anti-société de consommation, l'inspirateur de sectes (ce qui donne lieu à un passage très drôle sur un curé et des grenouilles de bénitiers)...bref, Charles B. devient célèbre bien malgré lui et le village aussi pour le plus grand plaisir de certains qui y trouvent leur moment de gloire ou qui y voient un moyen rapide et facile de s'enrichir.
A travers l'histoire simple d'un homme qui prend une décision personnelle et mûrement réfléchie, Marcus Malte dépeint la société actuelle et ses travers. C'est souvent caustique et bourré d'humour.
Tel un conteur, il nous livre là une petite histoire qui en dit long sur nous.
A déguster ...sans modération.
 
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21 août 2012 2 21 /08 /août /2012 07:13

 

 Bretons

Voici le premier billet de  la ronde de livres entre la Bretagne, la région Centre et la Belgique, avec Jeneen, l'initiatrice bretonne, et Anne, la Belge du trio. Par déduction vous savez où je me trouve, fins limiers que vous êtes !

 

Je débute donc ma ronde avec un roman belge de Jacqueline Harpman envoyé par Anne. .

 

La plage d'OstendeLa Plage d'Ostende– Jacqueline Harpman

 Une histoire d'amour, un homme, une femme, une plage...oui, mais on est ici bien loin du chabadabada...

  J'ai failli m'ennuyer au début. Je trouvais l'écriture un peu démodée, datée, très « années 50 » si vous voyez ce que je veux dire. Des descriptions de salons, de mondanités, de toilettes, de convenances dans le milieu bourgeois du Bruxelles des années 50 et 60. Et puis je me suis laissée prendre dans les filets d'Emilienne, cette jeune fille si déterminée. Elle a tissé sa toile autour de moi tout comme elle l'a fait avec Léopold. … et je n'ai plus pu lâcher ce roman si particulier.

 

« Dès que je le vis, je sus que Léopold Wiesbek m'appartiendrait. J'avais onze ans, il en avait vingt-cinq...je lus ma vie sur son visage et d'un instant à l'autre, je devins une femme à l'expérience millénaire. » 

 Émilienne, 11 ans, est la fille unique d'une femme d'une grande beauté. Sa mère l'oblige à la suivre dans les salons mondains où il arrive qu'on parle d'art. Émilienne suit, sans enthousiasme, pour plaire à sa mère. Cette mère obsédée par son physique et par l'âge qui avance, cette mère qui voudrait tant qu'Émilienne aime porter de jolies robes et se montre plus féminine.

 La petite fille sait bien qu'elle n'est pas aussi jolie que sa mère, d'ailleurs on se plaît toujours à lui demander quand est-ce qu'elle se décidera à devenir jolie.

 Peut-on décider de devenir jolie ? Pour Émilienne il n'y a pas de doute. Le jour où son regard se porte sur Léopold, jeune peintre talentueux mais encore inconnu, elle décide qu'il sera à elle, rien qu'à elle. Léopold est beau, très beau. Ses yeux gris font chavirer la petite fille de 11 ans. Il est si beau qu'il est très courtisé et ne manque pas de maîtresses. Émilienne décide alors de devenir belle, afin que Léopold ne voit plus qu'elle et n'aime plus qu'elle.

 La métamorphose est lente bien sûr, il lui faut attendre de ressembler à une femme, d'avoir des formes. Mais elle est déterminée et commence à tisser sa toile pour non pas attirer l'attention soudainement du jeune peintre, mais pour qu'il découvre qu'elle est là, qu'elle est une évidence, qu'elle est lui.

 L'auteur prend le temps d'exposer le dessein d'Émilienne, elle dissèque ses intentions, ses renoncements. Car renoncements il y a forcément. La jeune fille doit attendre sa transformation physique et, consciente que Léopold, sans fortune, doit trouver un moyen de travailler son art sans se préoccuper d'autre chose, elle accepte qu'il se marie avec une jeune héritière.

 Elle profite de ce temps et de sa condition de « petite fille » aux yeux de tous pour s'imposer, l'air de rien, dans le paysage de Léopold. Elle devient son ombre, veut devenir une évidence dans sa vie. Ses parents ayant prêté une maison au peintre, elle est toujours présente quand il travaille, l'assiste, anticipe ses besoins, elle est comme le prolongement de sa main, de ses envies. A son insu, Léopold a intégré sa présence.

 Lorsqu'ils deviendront amants, elle décidera de se marier elle aussi, meilleur moyen pour cacher leur liaison – on ne demande pas à une femme mariée où elle passe son temps quand son mari est au travail. Elle aura une fille de cette union, alors que Léopold n'aura pas d'enfants avec sa jeune femme si fragile.

 Dans cette histoire, leurs conjoints respectifs ainsi que la fille d'Émilienne, et bien d'autres personnages seront sacrifiés sur l'autel de leur amour. Si Léopold a quelques scrupules vis-à-vis de sa femme parfois, il n'en est rien pour Émilienne. « J'étais de la race des maîtresses que les épouses peuvent agacer, jamais entraver, et entre la cruauté et le mensonge je n'ai jamais hésité ; mon seul regret est de ne pas avoir eu le pouvoir de tuer mes rivales »

 Elle ira jusqu'à abandonner sa fille en Amérique où son mari l'aura entraînée un peu malgré elle, où elle n'aura jamais pu s'acclimater, son esprit continuellement tourné vers son amant.

 Sa vie entière aura été consacrée à Léopold et à leur amour et quand il mourra, elle passera le reste de sa vie à penser aux années heureuses.

 Jamais elle n'aura le moindre remord, jamais elle ne pensera aux vies sacrifiées , jamais elle ne pourra éprouver d'amour pour qui que ce soit d'autre, pas même sa fille qu'elle aura pourtant dû reprendre avec elle à la mort de son mari. Une fille qui passera sa vie à quêter l'amour d'une mère dont l' amant est l'unique objet de ses pensées et de ses actes.

 J'ai trouvé le personnage de Léopold quasiment secondaire. Il est l'objet de toutes les attentions – des femmes mais aussi des amateurs d'art. Qu'en est-il de lui exactement ? Se rend -il vraiment compte, soudainement qu' Émilienne est une partie de lui, qu'il est fou amoureux, est-ce pour lui une évidence ? Il me semble en fait qu'il est plutôt l'objet de toutes les convoitises, qu'il subit sa vie et que le seul centre d'intérêt pour lui est sa peinture. Il accepte de se marier pour continuer à peindre sans se préoccuper d'autre chose. Il accepte la présence d'Émilienne parce qu'elle lui révèle sa peinture. Certes, il finit par aimer Émilienne, mais pas autant qu'elle l'aime lui, cet être qui relève quasiment du fantasme.
L'écriture de Jacqueline Harpam est très belle, véritable plaisir esthétique, envoûtant. Écriture qui fait vraiment vivre la transformation de cette petite fille en jeune fille, puis en femme, déterminée à réaliser son histoire d'amour. Le récit à la première personne fait voir ce personnage de l'intérieur et le rend encore plus calculateur et froid, mais paradoxalement donne encore plus d'intensité à sa passion. Émilienne ne regrettera jamais d'avoir été la cause du malheur de nombreuses personnes. Elle est cynique quand elle parle de la femme à la santé fragile de Léopold : « Moi, j'avais mon amant. Blandine avait la grippe » , ou encore « Elle aurait pu vouloir se battre, elle fit l'autruche sans penser que, la tête dans le sable, elle exposait ses membres mal protégés aux courants d'air et aux rhumatismes ». Tout ce qui se trouve entre Léopold et elle ne mérite que d'être au mieux ignoré, au pire broyé.

 Cette passion est parfois dérangeante et il est difficile d'être en empathie avec Émilienne. Toutefois, si elle a écarté avec la plus grande détermination et la plus grande froideur les obstacles qui la menaient à Léopold, on se rend bien compte qu'elle aussi a fait des sacrifices. Celui de son enfance, de sa jeunesse, de l'insouciance, de la compagnie d'autrui, de sa fille. Cette fille dont elle parle avec une vieille connaissance à la fin de sa vie : « - [...] Je crois qu'elle veut que je lui dise que je l'aime. Par lassitude, un jour, j'y consentirai. Après tout, pourquoi pas ? Avec le temps, à force de louvoyer avec ma pitié pour cette fille mécontente, puis-je être vraiment sûre de ne pas l'attendre, et si un soir elle ne venait pas, de ne pas être déçue ? On sait si peu de chose sur soi, je n'ai voulu que Léopold. Esther m'impose de la connaitre, elle dit qu'elle y a droit, puisque je suis sa mère.

 - La pauvre ! dit Henri Chaumont […] Oui, ma chère, on ne se remet jamais de sa mère. »

Quand on sait que Jacqueline Harpman était aussi psychanalyste, cette réflexion est très intéressante. 

Juste en passant- et toujours côté psychanalyse - j'ai trouvé drôle que l'auteur donne son nom à un personnage, juste le temps d'une phrase. Qu'en penser ?  

 J'ai découvert qu'on pouvait retrouver cette histoire de La Plage d'Ostende proposée d'un autre point de vue dans un autre roman de Jacqueline Harpman : Du côté d'Ostende. Je pense que je retournerai à Ostende un de ces jours.

 

Merci à Anne de m'avoir fait découvrir ce roman belge d'une auteur très particulière, décédée cette année.

Ce roman est parti chez Jeneen, j'ai hâte de voir ce qu'elle en aura pensé.

 

Pour en savoir plus sur Jacqueline Harpman, sur Wikipedia et dans un article du Monde
    
 

 

 

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24 juin 2012 7 24 /06 /juin /2012 09:30

     

Toutes ces vies qu'on abandonneToutes ces vies qu’on abandonne Virginie Ollagnier (2007)

 

Quatrième de couverture

Annecy, décembre 1918. La guerre est officiellement terminée, mais les trains continuent de ramener du front des hommes à jamais marqués dans leur chair. Certains sont défigurés, amputés. D'autres paraissent indemnes, mais n'en sont pas moins blessés au plus profond d'eux-mêmes. C'est ceux-là que Claire, jeune novice et infirmière, tente, par ses mains et sa voix, de ramener à la vie dans le service du Dr Tournier, médecin aliéniste à l'hôpital Saint-Joseph. L'un d'eux, à l'identité inconnue, muet, cataleptique, ne semble pas vouloir se réveiller. Pourtant ses yeux s'ouvrent parfois. Autour de lui, tous s'affairent, suspendus à ses lèvres. Ces lèvres que les souvenirs qui déferlent en lui ne semblent pas pouvoir franchir. Alors que sa vie se révèle par bribes au lecteur, elle demeure mystérieuse pour Claire, chaque jour plus émue par ce corps sans défense. Pour tous les deux, tout est encore possible. Quelle vie Claire choisira-t-elle? Et lui, après le traumatisme qu'il a subi, choisira-t-il d'abandonner la vie ?

 

Claire est une jeune femme pétillante, pleine de vie dans ce monde moribond. Elle détonne aussi dans le monde religieux auquel elle se destine. C'est avec l’énergie et l’enthousiasme de sa jeunesse qu'elle aide tous ces hommes qui reviennent cassés physiquement et psychologiquement. Elle n'a pas vraiment de savoir-faire mais laisse parler son instinct. Par ses mains, elle tente de relier au monde ces hommes qui n'ont parfois aucune blessure apparente.

Le professeur Tournier repère rapidement le don de cette jeune femme et lui confie un soldat revenu prostré, enfermé à l'intérieur de lui-même, comme s'il refusait de revenir vers ce monde qui l'a traumatisé.

Claire va s'attacher de plus en plus à ce travail et à ce jeune soldat dont elle ne sait rien sinon qu'il la trouble au point de lui faire douter de sa vocation de religieuse.

La vie du soldat nous apparaît par bribes lors des séances de massage. Chaque partie du corps travaillée va appeler des souvenirs auxquels seul le lecteur aura accès. Parallèlement Claire va découvrir le doute et le désir. 

Virginie Ollanier nous offre là un étrange dialogue où aucune parole n'est échangée, où tout passe par la relation au corps.

Loin d'être simplement un roman un peu désuet sur la naissance d'une relation, l'auteur aborde ici les balbutiements de l'ergothérapie et les débuts de la psychanalyse. Grâce au personnage de Claire, elle parle aussi des femmes qui se libèrent du carcan du 19ème siècle qui soumettait les femmes aux hommes ou à Dieu. Claire est définitivement un personnage moderne qui, comme le jeune soldat, va devoir faire le choix de vivre- ou non -  pleinement dans ce nouveau siècle.

Au cours de cette lecture j'ai bien sûr repensé à La Chambre des officiers de Marc Dugain. Mais j'ai surtout eu en tête les images d'un film, Les Fragments d'Antonin. Je vous en parle très bientôt.


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24 mai 2012 4 24 /05 /mai /2012 07:49

 

Le premier étéLe Premier été – Anne Percin  Coup de coeur

 

Par une fin d’été, deux sœurs se retrouvent en Haute-Saône, dans la maison de leurs grands-parents où elles ont passé les étés de leur enfance et de leur adolescence. Les grands-parents ne sont plus là, il faut vider la maison. Catherine, la benjamine et narratrice, ne semble pas vouloir garder quoi que ce soit de cette époque. Un souvenir douloureux est apparemment lié à l’été de ses 16 ans.

Les deux sœurs ont été très proches mais quelque chose les a éloignées, ce quelque chose qui hante Catherine depuis des années, qui devient insupportable et qu’elle décide de confier enfin à Angélique dans un long monologue.

Ce secret, nous ne le découvrons qu’à la fin d’un récit magnifique et poignant. Un secret qu’on est bien loin de deviner tant il est amené par des souvenirs somme toute banals.

Dès le début le lecteur sait qu’un drame a eu lieu, que Catherine sait et qu’elle se sent coupable depuis cet été-là. Pourtant Anne Percin ne continue pas sur ce chemin mais commence à poser un décor, crée une atmosphère, et nous entraîne du côté de la nostalgie. Les plus de 30 ans s’y retrouveront forcément dans les évocations des musiques, des émissions télé ou des références vestimentaires .

Qui n’a pas connu aussi les vacances chez les grands-parents à la campagne, la cueillette des haricots verts à la fraîche le matin, les étés écrasants de chaleur, la langueur qui accompagne les chauds après-midis, la lecture de magazines pour ados, le hit-parade ?

On pourrait croire qu’il ne se passe rien, mais l’auteur prend le temps d’installer les conditions pour que le drame arrive, un drame dont tous, à l’exception de Catherine, semblent avoir été des témoins aveugles. 

Catherine suit sa sœur partout, elle vit dans son ombre, l’admire. Angélique est jolie, à l’aise dans toutes les situations, suscite la convoitise des garçons du village et de la colo. Catherine elle, est différente. Elle préfère la solitude, la lecture de romans dans le grenier. Elle n’est pas très à l’aise quand il faut danser ou dans les jeux organisés avec ceux de la colo. Elle se sent toujours en décalage, que ce soit dans ses goûts musicaux , ses lectures ou ses vêtements. Les garçons ne l’intéressent pas vraiment non plus. Jusqu’au jour où lors d’une promenade par une chaleur caniculaire, elle rencontre un garçon dont le corps nu, d’une beauté éblouissante, lui fait éprouver des sensations jusque-là inconnues.

Ces sensations, elle ne pourra pas en parler, encore moins de ce qui se passera par la suite.

De nostalgique, le récit va alors devenir de plus en plus douloureux. La douleur, la culpabilité et le remords vont prendre le dessus,  et Catherine vit avec ce poids depuis plus de quinze ans, depuis le jour où elle s’est laissé aller à se comporter comme les autres.

Anne Percin, encore une fois parle avec justesse de l’adolescence (mais rien à voir ici avec les tourments de son grand dadais de Maxime dans Comment (bien) rater ses vacances).

D’une écriture apparemment simple, elle décrit avec la même précision la campagne, les effets de la chaleur, les odeurs ou les tourments ou l’inconséquence de l’adolescence.

Tout est sensuel, charnel. Les passages sur la découverte du désir, du plaisir, de son corps et de celui de l’autre sont magnifiques de poésie, à la fois pudiques et sans détour. 

Cette histoire de deux vies fracassées, de la perte de l’innocence, est tout simplement bouleversante, dérangeante et hante encore longtemps après avoir tourné la dernière page.

Les avis de  Bladelor EnnalitAifelleArgali Sylire - Sandrine -

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5 avril 2012 4 05 /04 /avril /2012 07:40

 

Pour ce nouveau rendez-vous avec Hérisson et Missbouquinaix, voici deux romans de Pascal Garnier.

  Lune captiveLune captive dans un œil mort Pascal Garnier

Couple sans enfant et sans problème, Martial et Odette décident de passer leur retraite au soleil. Ils se laissent tenter par une résidence de luxe pour seniors dans le sud. Aux Conviviales, tout est là pour faire passer une retraite heureuse : maisons de plain-pied et très fonctionnelles, piscine, voisins triés sur le volet, gardien, périmètre sécurisé, animatrice...le rêve.

Pourtant les débuts sont difficiles. Ils ont emménagés les premiers et passent leur premier hiver seuls et sous la pluie. Mais rien ne semble arrêter l'enthousiasme d'Odette. Quant arrivent les premiers voisins, les relations se nouent, les activités se mettent en place, tout pourrait aller à merveille. Mais ce huis-clos va mal tourner pour les désormais cinq résidents. Le gardien, ancien militaire assez inquiétant, tue un chat, Odette est poursuivie par une mouche qui la rend folle. Et une grille télécommandée qui protège des intrus c'est bien, mais quand elle tombe en panne, on devient prisonnier de sa propre résidence. Quand la chaleur suffocante s'y met, elle ne fait qu'exacerber les petits travers et les phobies de chacun. Alors quand des gitans s'installent pas loin, la paranoïa est reine.

Mettez cinq ou six personnages dans un univers clos, et ça devient vite un cauchemar, surtout quand le tout est orchestré par Pascal Garnier. Là où Odette et Martial pensaient trouver le paradis, ils vont vivre un véritable enfer.

Rien d'exceptionnel, de petits événements qui vont petit à petit mener au dérapage, une tension qui monte. C'est noir, souvent drôle, et surtout finement observé. Du grand art.

A noter dans cette réédition en poche, la préface de Jean-Bernard Pouy qui livre un très bel hommage à Pascal Garnier décédé en 2010.

 

La théorie du pandaLa Théorie du Panda – Pascal Garnier

Un homme débarque dans une petite ville de Bretagne. On ne sait rien de lui si ce n’est qu’il s’appelle Gabriel. Il s’installe dans un petit hôtel, et fait des rencontres : José, patron de bistrot, Madeleine, réceptionniste de l’hôtel, Marco et Rita, couple fatigué par la vie et la drogue.

Gabriel va les écouter, autour de petits plats qu’il leur aura cuisinés et offerts sans rien attendre en retour. Forcément on se demande ce qu’il fait là , ce qu’il veut à ces gens qu’il nourrit si généreusement. Tant de gentillesse peut éveiller les soupçons.

Mais Gabriel ne fait que les laisser parler, sans doute pour ne pas parler de lui. Il est la bouée de sauvetage à laquelle tous vont se raccrocher.

Il tente de les réconforter car il sait que personne ne pourra jamais le réconforter, lui. On se doute bien que ce personnage traîne un passé douloureux, voire même qu’il essaie de s’oublier dans son don aux autres ou même de se racheter, mais j’étais loin de deviner de quoi il s’agissait vraiment. 

Toujours avec habileté, l’auteur amène le lecteur à donner corps à ce personnage intriguant au travers de passages en italiques distillés tout au long du roman. Et le malaise ressenti tout durant la lecture trouve enfin explication.

Pascal Garnier fait preuve d’un sens du dialogue étonnant, il parsème ici et là des touches d’humour, même dans les scènes les plus noires, et la poésie n’est jamais loin.

Quelques petites phrases :

- Une pendule propose 17h18.

- Un réverbère vaporise une lumière blafarde sur une demi-douzaine de box obturés par des portes de tôle ondulée d'une même couleur indéfinissable. Au-dessus, un ciel parce qu'il en faut bien un.

- La réceptionniste s'appelle Madeleine à en croire la médaille qui pend à son cou. Sans être belle, elle n'est pas laide. Disons qu'elle hésite entre les deux.

- « Marco ? … Non, ça ne me dit rien... J'ai un Marcus, Marcus Malte. Il me fait poser des rustines sur ses baskets, vous voyez le genre, un artiste ! » (bel  hommage à Marcus Malte)

- Jamais elle n'avait été plus belle, bien plus belle que son géranium.

 

Merci à Edith/Jeneen pour ce beau livre voyageur et cette délicieuse lecture.

D’autres avis entre autres chez  Karine, Aymeline, Sharon, Bladelor

Prochain rendez-vous le 3 mai.

Aujourd'hui

Chez Hérisson : 35 kilos d'espoir de Anna Gavalda /Les enfants du dieu-soleil d’Odile Weulersse

 

  Chez Missbouquinaix : L’Agence Barnett et Cie de Maurice Leblanc/La Duchesse de Bloomsbury Street de Helen Hanff / Le Combat d'hiver de Jean-Claude Mourlevat

 

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18 mars 2012 7 18 /03 /mars /2012 07:34

Bord de merBord de mer – Véronique OlmiCoup de coeur

Il est des romans dont on sait dès les premières lignes qu’ils vont être des coups de cœur. Bord de mer est de ceux-là.

Un coup de cœur, mais aussi un coup de poing, un coup de rage.

Si dès les premières lignes on devine le désespoir qui habite cette mère, si on comprend que les trois personnages ne peuvent être portés que vers un destin funeste, j’ai malgré tout été très loin d’imaginer les toutes dernières lignes. Quatre phrases très courtes, qui font basculer dans l'horreur. La gorge serrée, quasiment en apnée, oppressée de bout en bout, happée par ce récit, impuissante devant leur malheur, je n’ai rien pu faire qu’accompagner cette mère et ses deux petits jusqu’à la fin inéluctable. J’en suis sortie – péniblement – bouleversée, sans voix, les larmes au bord des yeux et le cœur au bord des lèvres.

Une mère emmène ses deux garçons, Stan, 9 ans, et Kevin, 5 ans, au bord de la mer. Elle veut leur faire plaisir, leur faire de beaux souvenirs avant que…

Pourtant les garçons sont inquiets parce que ce n’est pas habituel et surtout parce qu’ils ne sont pas en vacances. Une sortie imprévue en pleine semaine, qu’est-ce qu’ils vont dire à l’école ? En plus il fait froid, il pleut et le voyage en car a été long et ennuyeux. Arrivés à destination, il faut encore trouver l’hôtel, pas facile quand on ne veut pas se faire remarquer, qu’on veut prétendre savoir faire comme les autres.

On avait pris le car, le dernier car du soir, pour que personne nous voie.

L’hôtel est miteux, tout est marron. La chambre au sixième étage sans ascenseur, est minuscule, le lit prend toute la place. Les enfants fatigués, vont dormir dans le grand lit, la mère par terre au pied du lit.

Le lendemain, quel jour est-ce ? Impossible à dire. Quelle heure ? Pas plus. Le ciel est si bas, l’horizon si bouché qu’on ne distingue pas le jour de la nuit. Et la pluie, la pluie froide ! Pourtant la mère veut que les enfants voient la mer, avant que…

Ils passeront vingt-quatre heures dans cette petite ville où elle leur assure qu’en été tout est bleu, vingt-quatre heures pendant lesquelles les enfants vont découvrir la mer déchaînée et violente alors que la mère aurait voulu un peu de joie pour eux. C’est toujours pareil, elle rate tout. Elle voudrait tellement bien faire, mais elle est tellement fatiguée, épuisée. Elle n’arrive même pas à regarder ses enfants qui se laissent un peu aller à l’excitation à la fête foraine. Brève parenthèse.

La petite boîte en fer qui contient toutes ses économies va se retrouver vite vide, Stan s’en inquiète. Il est très mûr pour son âge Stan, il est le grand frère qui veille sur le plus jeune, le prend en charge à l’école, le nourrit et l’occupe quand la mère dort, épuisée par la vie, par les pensées qui ne la quittent pas.

L'angoisse, je pourrais pas dire de quoi. C'est quelque chose de posé sur moi... Comme si on s'asseyait sur moi, exactement.

D’elle on ne sait rien. On entrevoit - si peu - son passé. On ne sait rien de plus des pères de ses enfants. On devine les visites des assistantes sociales, les visites chez le psy, les regards des autres qu’elle ne supporte plus, la honte de sa bouche édentée, la solitude, l’immense solitude.

 L’auteur la met sur notre chemin alors qu’elle est dans ce bus, elle lui donne une voix,  cette voix qu’elle arrive si peu à faire entendre, qui reste si souvent au fond de sa gorge. Sa voix qui disparaît, comme son corps, dans les rues de la ville pluvieuse, boueuse. Des sables mouvants qui l’absorbent, au dehors comme au dedans. La vie lui échappe, ses enfants lui échappent, surtout Stan, déjà petit adulte.

On pourrait détester cette femme qui laisse ses enfants souvent livrés à eux-mêmes. Une femme qui se laisser aller, qui n’est pas une « bonne mère » comme le voudraient la société et les bien-pensants. On pourrait la condamner pour son geste final, mais ce qui ressort surtout, c’est sa douleur, sa solitude, sa misère, sa dérive, le sentiment d’abandon.

Demain on marcherait pieds nus sur le sable, on mettrait les pieds dans l’eau en riant alors pourquoi est-ce que j’arrivais pas à dormir, même plus envie de chanter, y a des fois comme ça où tout me fout le cafard, je sais plus quoi faire de moi, dans quelle direction envoyer mes rêves, y a sûrement des chemins à suivre, des qui sont pas dangereux, bien bordés, oui, des barrières partout, c’est important.

Dans son premier roman, Véronique Olmi donne la parole à cette mère, narratrice qui nous embarque dans son esprit perturbé. On se met à sa place alors qu’on voudrait la détester, la condamner, et surtout fuir, fuir ce qui ne peut qu’arriver. La langue, toujours juste, comme une urgence, nous rapproche de la fin tragique que l’amour débordant qu’elle a pour ses enfants ne peut empêcher. Cet amour, aussi grand soit-il, n’est pas de taille à lutter contre la violence de la société.

122 pages terribles et magnifiques.


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21 février 2012 2 21 /02 /février /2012 07:30

Magnus

Lecture commune avec Lystig

 

Magnus – Sylvie Germain (Goncourt des lycéens 2005)

 

Quatrième de couverture 

[…] Franz-Georg, le héros de Magnus, est né avant la guerre en Allemagne.  De son enfance, il ne lui reste aucun souvenir, sa mémoire est aussi vide qu'au jour de sa naissance.  Il faut tout réapprendre, ou plutôt désapprendre ce passé qu'on a raconté et dont le seul témoin est un ours en peluche à l'oreille roussie: Magnus."

 

Magnus est un roman sur la construction de l’identité, un puzzle dont il faut réorganiser les pièces. Nous suivons les errements du héros à travers ses différentes identités et ses différentes vies, sa personnalité est fragmentée, comme l’est le roman fait de courts chapitres, des fragments séparés par des échos, des séquences, des résonances et des notules, des poèmes, des chansons, des extraits de romans, de biographies.

Franz-Georg a perdu la mémoire lorsqu’il avait cinq ans, à Berlin, pendant la guerre. Sa mère tente de combler ces cinq années d’oubli en lui racontant son histoire, et en lui fabriquant des souvenirs. Son père n’est pas souvent là, homme très occupé par son métier de médecin auprès de milliers de patients venant en train de toute l’Europe pour se faire soigner. Malgré tout, la présence de cet homme est forte, surtout par sa voix, une voix de ténor, une voix magnifique qui jouera un rôle important dans la vie de Franz-Georg.

La famille est toute dévouée à la Grande Allemagne, mais devra fuir lorsque l’Histoire prendra un autre tournant pour eux. Le père parti au Mexique, la mère mourante confie le petit à son frère installé en Angleterre.

Commence alors une vie d’errance pour Franz-Georg, qui pour des raisons de sécurité devra changer de nom. Il choisira Adam – premier homme, nouvel homme.

Amputé de cinq années de son enfance, plein de souvenirs qui n’en sont pas, il découvrira qu’il n’est pas celui qu’on lui a dit, que ses parents ne sont pas ce qu’ils prétendaient être, mais il ne sait toujours pas qui il est, quel est son véritable nom, ni quelle est son histoire. Quant il découvrira qu’il n’a rien à voir avec ses « parents », il finira par prendre le nom de Magnus, nom de son ours en peluche, seul vestige de son enfance oubliée et seule réalité à laquelle il peut se rattacher.

Il voyagera, de Londres au Mexique sur les traces de son « père ». Mais il ne trouvera rien et finira par passer quelques années auprès de May aux Etats-Unis où son désir de retrouver la mémoire fera place à l’envie de tout oublier. Plus tard, à Vienne, avec Peggy, les anciens démons referont surface de façon étonnante, lui coûtant la femme qu’il aime.

Il s’exilera alors en France où il tentera d’oublier, jusqu’à s’oublier lui-même.

Il aura fallu tous ces voyages, toutes ces rencontres, toutes ces pertes, pour qu’il finisse enfin par devenir qui il est vraiment. Il n’est plus le fils de parents perdus, ni le faux fils de parents qui lui ont fabriqué une fausse histoire. Grâce à un moine et comme dans un conte, Magnus finira simplement par … « devenir ».

Magnus a dû se déconstruire morceau par morceau, souvent dans la souffrance, pour non pas se reconstruire, mais se trouver.

Plus qu’à la recherche d’une mémoire, ou à la reconstruction des souvenirs, Sylvie Germain nous fait assister à la construction d’une personne qui découvre son humanité parce qu’elle a enfin accepté d’écouter la voix du souffleur qui est en elle : D’un éclat de météorite, on peut extraire quelques menus secrets concernant l’état originel de l’univers… L’immémorial est pailleté de traces, infimes et têtues … Quant aux blancs, aux creux, aux échos, aux franges, cela fait partie de toute écriture, car de toute mémoire. Et ce silence n’est ni pur ni paisible, une rumeur y chuchote tout bas, continûment. En chacun, la voix d’un souffleur murmure en sourdine, incognito voix apocryphe qui peut apporter des nouvelles insoupçonnées du monde, des autres et de soi-même, pour peu qu’on tende l’oreille.

L’auteur donne à lire une très belle histoire portée par une écriture exigeante et poétique. On finit aussi par entendre la voix du souffleur qui est en Magnus, on y entend aussi les silences, magnifiques.


2ème participation au challenge Goncourt des lycéens chez Enna 

Challenge Goncourt lycéens

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16 février 2012 4 16 /02 /février /2012 07:01

 

InsoupçonnableInsoupçonnable -Tanguy VielCoup de coeur

 

Bretagne. Joli parc en bord de mer. Scène de joie au mariage de Lise et Henri. Henri Delamare, commissaire-priseur, la cinquantaine, appartient à la petite bourgeoisie provinciale, il savoure son bonheur car sa jeune épouse est belle et très jeune, la moitié de son âge.

Lise a un frère, Sam. C'est lui qui raconte cette histoire. Alors que la fête bat son plein, Lise s'échappe et va retrouver son frère pour une étreinte bien peu fraternelle. On l'aura compris, ils ne sont pas frère et soeur mais amants. Pourquoi cette mascarade alors ? C'est que ces deux-là n'ont pas les moyens de leurs rêves. Alors quand Lise a rencontré Henri, qu'elle a senti qu'il tombait amoureux d'elle, elle a commencé à cogiter.

C'est elle qui a lancé la machination criminelle : un kidnapping, insoupçonnable. Quand ils auront touché la rançon, ils pourront enfin partir pour « les States » comme dit Lise. Là-bas, c'est sûr ils mèneront la grande vie et seront heureux. Leur seul désir, c'est « changer de vie ».

Sam est tellement fou de Lise, qu'il est prêt à tout accepter : Lise dans le lit d'Henri, le rôle de beau-frère.

L'affaire pourrait être simplement et rondement menée, mais voilà, il y a Edouard, associé et « vrai » frère d'Henri.

Edouard qui n'a pas assisté au mariage, est un personnage inquiétant, et qui va compter dans l'échec du projet des jeunes amants. Parce que, oui, dès le début, très vite dans le récit, on sait que tout cela va mal tourner, et c'est justement l'intérêt du roman. Sam et Lise ne sont que des naïfs, ils n'ont pas les épaules pour réussir un coup pareil, Sam le sent, pourtant ils vont s'entêter, et ce qui devait être une affaire simple et lucrative va devenir une véritable tragédie. Reste à savoir pour qui et pourquoi.

Roman sur la trahison, Insoupçonnable est plein de secrets, de non-dits, construit comme un polar, mais c'est bien plus que cela.

Tanguy Viel, avec une langue magnifique, fait de Sam notre guide. On le suit, on se perd avec lui dans les digressions, les sous-entendus, on s'implique, on attend, on devient lui. On se laisse bercer par la poésie des longues phrases qui apportent comme une langueur au récit. On est captif du rythme, et porté par la fluidité de la narration - on aurait presque envie de lire ce roman à voix haute – on sent la tension monter jusqu'au final qui n'apportera pas vraiment de réponse et c'est tant mieux.

Insoupçonnable roman policier ? Non, il y a bien une intrigue, mais le principal intérêt  réside dans l'étude de la nature humaine, et le constat est bien noir.

Un court roman passionnant, pour le plaisir de l'intrigue, pour l'étude des caractères,  et surtout pour la plume de Tanguy Viel.



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12 janvier 2012 4 12 /01 /janvier /2012 07:55

mensonges, mensongesMensonges, mensonges – Stephen Fry

Je connaissais Stephen Fry acteur, découvert dans Peter’s Friends de Kenneth Brannagh, puis dans le superbe  Gosford Park, de Robert Altman, mais je ne savais pas qu’il écrivait .


Difficile de parler de cet étrange roman qu’est Mensonges, Mensonges.

Stephen Fry nous raconte avec un humour féroce et so British, la vie d'Adrian Healey. Cet adolescent de 15 ans, fils de bonne famille anglaise, est scolarisé comme il se doit dans une « public school » qui, comme son nom ne l’indique pas, est très privée et recrute sur des critères financiers plutôt que sur un bulletin scolaire irréprochable.

Imaginez un décor de type Harry Potter, ou du Cercle des poètes disparus. Ces vieilles bâtisses aux immenses couloirs, aux immenses escaliers de bois sombre, aux professeurs et aux élèves tous en costume, s’agitant d’un bout à l’autre de l’école , des piles de livres sous le bras. Dans cette école, on étudie, on joue au rugby, au cricket ; on se reçoit pour le thé, on parle poésie, on chahute aussi, une école presque comme les autres dans cette Angleterre des années 70.

Revenons à Adrian Healey. C’est un fumiste de première qui passe son temps à cultiver son excentricité , et en général les autres l’aiment bien pour ça. Mais il est moins aimé des professeurs. Son insolence et son indiscipline exaspèrent souvent, tout comme son sens de la répartie imparable. Sans parler de son homosexualité dont il ne fait pas secret – pourtant il ne devait pas être le seul dans ces établissements anglais à cette époque !

Il ment à tout le monde, tout le temps, le mensonge est devenu non pas une seconde mais une première nature chez lui. Le mensonge lui permet de se tirer de nombreux mauvais pas et d’éviter bien des devoirs scolaires.

Sa langue acerbe et son humour mordant n’épargnent pas grand monde, et surtout pas le professeur Donald Trefusis. Ils se détestent mutuellement.

Tous les deux quitteront l’école, le professeur pour avoir été pris en posture délicate avec un jeune homme, et l’élève parce qu’il aura fini par dépasser les bornes.

 

Quelques années plus tard, ces deux là se retrouvent à Cambridge et Donald Trefusis entraîne Healey dans d’étranges aventures.

Ce roman est désopilant. Rythmé, enlevé, il ne laisse pas un moment de répit. Le verbe y est plus important que l’action, et on sent que l’auteur prend un plaisir fou à ces joutes verbales entre ses personnages. Il va loin, parfois même très loin, certaines scènes sont très crues. Il va très loin aussi dans la critique de la société anglaise et de l’establishment. 

Mais là où c’est brillant, c’est dans la construction. A la fin, on se rend compte que tout le monde a menti, tout le temps, et que nous, lecteurs, avons été manipulés du début à la fin.

En sachant cela, il faudrait quasiment reprendre la lecture depuis le début en essayant de repérer où il y a mensonge – c’est à dire presque à chaque page !

Pour vous donner un exemple de l’impertinence et de l’irrespect qui foisonnent dans ce roman, j’y ai lu ceci  (âme sensible s'abstenir) : […]cette lesbienne bolchévique décadente, Jane Austen […].

J’en vois déjà qui s’évanouissent, d’autres qui se lancent dans un contrat sur la tête de Stephen Fry…
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